Europe de Schengen : le retour des murs, des barbelés et des frontières intérieures

Depuis l’été dernier, tout en se déclarant pour la plupart attachés à la libre circulation des personnes au sein de l’Union européenne (UE), les dirigeants européens prennent, mois après mois, des mesures qui vont dans le sens de sa limitation.

L’UE prétend représenter un « espace de liberté, de sécurité et de justice » mais elle n’est qu’une vaste arène commerciale et financière que les bourgeoisies européennes ont été contraintes de bâtir, au fil de laborieuses tractations, pour disposer d’un grand marché et pour pouvoir continuer de jouer un rôle à l’échelle du monde. Mais cette unification s’est heurtée au fait qu’aucune de ces bourgeoisies n’entendait renoncer à son État national, qui représente pour elle une protection dans la guerre économique incessante qu’elle livre à ses concurrentes.

Concernant la liberté de circulation des personnes, les politiciens de la bourgeoisie ne mirent pas en avant ce principe par humanisme. En effet, pour que des marchandises puissent être produites et acheminées sur leur lieu de vente le plus rapidement possible et sans être arrêtées aux frontières des États, il faut que les routiers, les commerciaux, tous ceux qui jouent un rôle indispensable dans ces échanges bénéficient de cette même liberté de circulation.

La construction de cet espace de libre circulation fut aussi difficile et lente que tout le reste de l’édifice européen. Ce n’est pas avant 1985 que cinq États, les mêmes qui furent à l’origine du Marché commun trente ans auparavant, s’engagèrent à faire disparaître tout contrôle douanier en signant, dans la petite ville luxembourgeoise de Schengen, un accord dont la mise en œuvre ne sera effective que dix ans plus tard, en 1995. Un espace Schengen était donc mis en place, au sein duquel le contrôle des personnes aux frontières intérieures des pays participants était supprimé. En contrepartie, ce contrôle devait être renforcé aux frontières extérieures de cet espace, s’accompagnant d’une harmonisation des règles d’entrée, de séjour et d’asile.

Dans la même période, les dirigeants des États membres de la Communauté économique européenne (CEE) parvinrent à faire un pas important dans l’unification européenne en décidant, avec le traité de Maastricht en 1993, de la création de l’UE et d’une monnaie unique. Par le traité d’Amsterdam­ signé en 1997, les accords de Schengen furent intégrés à « l’acquis de l’Union », servant de base à l’élaboration d’une réglementation sur la gestion des frontières de l’Union européenne, mise en forme en 2006 dans un Code frontières Schengen.

L’une des rares retombées réellement positives de la construction de cette Europe des financiers et des marchands a été de permettre à plusieurs centaines de millions de personnes de pouvoir circuler sans avoir besoin de présenter un passeport à chaque frontière entre la plupart des États membres de l’UE. Mais, depuis plusieurs mois, les dirigeants européens sont en train de démontrer que, contrairement à ce qu’ils prétendent, cette liberté n’a rien d’un acquis.

L’Europe de Schengen

L’espace Schengen comprend aujourd’hui 26 États. Tous les États membres de l’UE n’en font pas partie. Le Royaume-Uni et l’Irlande ont refusé d’adhérer aux conventions de Schengen. Tout en étant signataire des accords, le Danemark a obtenu de pouvoir refuser l’application de certaines mesures. La Roumanie, la Bulgarie, la Croatie et Chypre sont, quant à eux, maintenus à l’extérieur de l’espace Schengen en attendant d’avoir satisfait aux conditions posées par les dirigeants des institutions européennes. La Roumanie, par exemple, a adhéré à l’UE en 2007 mais son intégration à l’espace Schengen, qui devait intervenir en 2014, a été repoussée à 2017, la Commission européenne ayant considéré que le gouvernement roumain n’avait pas suffisamment lutté contre la corruption et contre l’immigration illégale.

Par contre, des États comme l’Islande, la Norvège, la Suisse et le Liechtenstein ont pu intégrer l’espace Schengen alors qu’ils ne sont pas membres de l’UE. Les enjeux financiers et commerciaux étaient suffisamment importants pour que cela ne fût pas considéré comme un obstacle. Une majorité d’électeurs suisses s’étant prononcés au cours d’un référendum en février 2014 pour la sortie de Schengen, les dirigeants de la Confédération helvétique ont été obligés de se lancer dans des négociations et de trouver un artifice juridique permettant d’avoir l’air de tenir compte de l’avis des électeurs sans toutefois rien changer dans la réalité. Le patronat suisse mène une campagne en faveur du maintien du pays dans l’espace Schengen.

Les frontières intérieures existent toujours

Loin de consacrer une disparition totale des frontières, les accords de Schengen prévoyaient eux-mêmes, en cas de « menace grave pour l’ordre public ou la sécurité intérieure », que les États puissent rétablir « exceptionnellement » des contrôles douaniers pour une période de six mois maximum, éventuellement renouvelable. Les États ne s’en sont pas privés puisque cette possibilité a été utilisée à onze reprises ces quatre dernières années, à l’occasion d’événements ponctuels, manifestations sportives ou conférence internationale.

Quant aux frontières extérieures de l’UE, les accords de Schengen prévoyaient le renforcement de tous les dispositifs transformant l’Europe en une forteresse fermée aux populations les plus pauvres du reste du monde. Une agence européenne, Frontex, a été créée en 2004 pour « la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures », mais chaque État reste responsable de la surveillance de ses frontières. D’après la règle commune adoptée pour le droit d’asile, dite Règlement de Dublin, c’est l’État par lequel le demandeur est entré qui doit statuer sur la demande. Ainsi, cette organisation fait reposer l’essentiel des efforts sur les États ayant des frontières extérieures à l’UE. Quand le nombre de migrants venant frapper aux portes de l’Europe a augmenté ces dernières années, la prétendue solidarité européenne a commencé à être mise à l’épreuve et les tensions n’ont pas tardé à apparaître.

En avril 2011, une première crise avait déjà éclaté entre la France et l’Italie alors que des milliers de migrants quittaient la Tunisie après la chute de la dictature de Ben Ali. Reprochant au gouvernement italien de donner un permis de séjour de six mois à des milliers de Tunisiens, leur permettant de circuler librement dans l’espace Schengen et donc d’entrer légalement en France, les autorités françaises avaient alors annoncé un rétablissement provisoire des contrôles à la frontière italienne entre Nice et Vintimille. Le trafic ferroviaire entre ces deux villes avait même été suspendu durant quelques heures.

Cette crise franco-italienne a creusé une première entaille durable dans « l’espace européen de libre circulation ». En effet, les contrôles à la frontière italienne, effectués de façon aléatoire, y compris dans les trains circulant entre les deux pays, se sont poursuivis jusqu’à aujourd’hui. Autre conséquence : en octobre 2013, à la demande notamment de la France, la période pendant laquelle un État se voit reconnaître le droit de rétablir ses frontières a été portée à 24 mois.

La « crise des migrants » et ses conséquences

L’afflux massif de migrants au cours de l’année 2015 a provoqué cette fois une crise à l’échelle de l’ensemble de l’Union européenne. Malgré tous les obstacles et les barrières dressées, plus de 1,5 million de personnes sont parvenues à franchir les frontières extérieures de l’UE en 2015, principalement à destination de l’Allemagne. Le 13 septembre 2015, le gouvernement allemand a annoncé le rétablissement provisoire des contrôles d’identité à ses frontières, précisant qu’en tout premier lieu était concernée celle avec l’Autriche, et a accompagné cette décision d’une suspension du trafic ferroviaire avec ce pays pendant quelques jours.

Dans la foulée, la République tchèque, la Slovaquie et l’Autriche annoncèrent un contrôle renforcé de leurs frontières avec la Hongrie. Après les attentats du 13 novembre à Paris, la France à son tour rétablit les contrôles d’identité sur l’ensemble de ses frontières nationales. Le 4 janvier 2016, le Premier ministre danois annonçait l’instauration de contrôles aux frontières avec l’Allemagne quelques heures après que la Suède eut décidé la même mesure à sa frontière avec le Danemark.

En prenant ces mesures, parfois directement sous la pression de l’extrême droite, les gouvernements ont cherché à donner des gages aux fractions les plus réactionnaires de leurs opinions publiques. Mais si les migrants ont été les premières victimes de ce retour en arrière, les 8 600 personnes qui font quotidiennement, pour leur travail, le trajet entre la Suède et le Danemark en subiront aussi les conséquences. De même que les travailleurs frontaliers qui doivent quotidiennement franchir la frontière franco-allemande.

La libre circulation entre les pays n’est pas seulement une revendication démocratique élémentaire. Elle correspond tellement à une nécessité qu’elle s’est imposée au fil du temps entre de nombreux pays d’Europe dont les postes de douane ont été désertés bien avant la création de l’espace Schengen. Entre la France et la Belgique, entre l’Allemagne et l’Autriche, bien des gens passaient les frontières, pour le travail ou leur loisir, quasiment sans s’en rendre compte. La remise en place des contrôles à certaines frontières à laquelle on assiste depuis plusieurs mois représente donc une régression importante.

Dans la partie orientale de l’Europe, c’est une régression bien plus dramatique car de véritables barrières ont été érigées, avec des barbelés et des hommes en armes à la frontière serbo-hongroise au mois d’août, entre la Hongrie et la Croatie en septembre. En octobre, l’Autriche a annoncé l’installation d’une clôture métallique le long de sa frontière avec la Slovénie, une première entre deux pays de la zone Schengen. Quelques jours après, la Slovénie a commencé à édifier une clôture à la frontière croate. Enfin, fin novembre, la Macédoine a dressé un grillage sur sa frontière avec la Grèce.

À chaque fois, ces murs et ces barbelés ont condamné les migrants à stationner dans des conditions précaires et inhumaines ou à tenter de prendre d’autres chemins, souvent à pied, sous la pluie, dans la boue et le froid.

À plus long terme, cette multiplication des murs et les discours xénophobes d’un certain nombre de dirigeants de la région alimentent des nationalismes susceptibles de donner naissance à des conflits meurtriers.

La réforme proposée par la Commission européenne

De nombreux dirigeants européens affirment la nécessité de « sauver Schengen » en le réformant. La Commission a proposé, le 15 décembre, une réforme visant à rénover de fond en comble Frontex. Le corps permanent de gardes-côtes et de gardes-frontières passerait de 400 à 1 000 et un corps de réservistes de 1 500 agents (composé de gardes-côtes et de gardes-frontières nationaux) serait créé, l’ensemble constituant une force mobilisable en deux ou trois jours. Enfin, principale nouveauté de ce projet, cette nouvelle agence aurait le pouvoir d’intervenir à la frontière d’un État sans avoir à attendre que celui-ci en fasse la demande, voire contre son avis, après une « recommandation » de la Commission européenne.

La réforme proposée est soutenue par l’Allemagne et la France, les deux puissances dominantes au sein de l’UE, bien d’accord pour imposer aux autres États une discipline qui corresponde à leurs intérêts. À l’inverse, les dirigeants de la Hongrie et de la Pologne dénoncent une perte de souveraineté et se déclarent farouchement opposés à ce changement de fonctionnement. Il est probable qu’ils ne seront pas les seuls car, dans cette Union qui n’est pas si unie, chaque État membre défend d’abord ses prérogatives nationales.

La bourgeoisie s’est montrée incapable d’unifier l’Europe et de donner naissance à un État unique à l’échelle du continent. Une telle unification aurait constitué un progrès. La bourgeoisie n’en a jamais été capable, pas même dans la période précédant la crise. Dans cette période de crise, la bourgeoisie n’est capable que d’accoucher d’un système de plus en plus monstrueux, d’une Europe des murs et des barbelés, gangrenée par la misère, le chômage et des affrontements nationaux de plus en plus exacerbés.

La résurgence des frontières est un pas de plus vers la barbarie. Constatant, à la veille de la Deuxième Guerre mondiale, l’impasse sanglante pour l’humanité où conduisait le maintien de la domination de la bourgeoisie, Trotsky écrivait, en mai 1940, dans le Manifeste d’alarme :

« Si les frontières des États pouvaient être effacées d’un seul coup, les forces productives, même sous le capitalisme, pourraient continuer à s’élever pendant un certain temps – au prix, il est vrai, d’innombrables sacrifices – à un niveau supérieur. Avec l’abolition de la propriété privée des moyens de production, les forces productives peuvent, comme le montre l’expérience de l’URSS, atteindre un niveau plus élevé même dans le cadre d’un seul État. Mais seule l’abolition de la propriété privée, avec celle des frontières d’État entre nations, peut créer les conditions d’un système économique nouveau, la société socialiste.

La défense de l’État national, d’abord dans l’Europe balkanisée – le berceau de l’État national –, est au plein sens du terme une tâche réactionnaire. L’État national, avec ses frontières, ses passeports, son système monétaire, ses douanes, ses douaniers, est devenu un obstacle terrible au développement économique et culturel de l’humanité. La tâche du prolétariat n’est pas de défendre l’État national, mais de le liquider complètement et définitivement. »

Plus de 70 ans après, cela reste la seule perspective pour des militants révolutionnaires combattant pour l’émancipation des travailleurs.

28 janvier 2016